Elle est assise là, elle ne sait plus depuis combien de temps. Ni comment, exactement, elle est parvenue jusqu’ici. Elle n’a pas desserré son imper. Elle se passe les mains, l’une sur l’autre, comme une caresse, inconsciente. Parfois, elle éteint en les recourbant, les brisant, de longues et fines cigarettes américaines après quelques bouffées. Sur le filtre, le rouge presque brun de ses lèvres. Elle est là, elle est entièrement, purement là. C’est-à-dire qu’elle ne fait rien d’autre qu’être là avec elle-même, comme détachée de tout ce qui l’entoure, suit son cours. Après, après seulement, elle pourra aller soit à droite, soit à gauche. Pour l’heure, sa vie est suspendue.
L’entourent les images d’une réalité devenue fiction. Les images concrètes d’un socialisme florissant happé, détruit, liquidé abruptement. Du jour au lendemain. Ou, du moins, c’est ainsi qu’elle l’a vécu, elle, comme la plupart de ses proches qui, jusqu’au dernier jour, jusqu’à la première balle tirée n’ont pas voulu croire le pire possible. N’ont pas voulu croire qu’en une fraction de seconde, la réalité devient fiction – alors que oui, il y a eu la Slovénie, la Croatie… Mais bon, tant que ce n’est pas chez soi, dans son pays, sa ville, sa rue, sa maison, on reste, on s’obstine, cela n’arrive qu’aux autres. Elle se rappelle Brecht : « Et lorsqu’ils sont venus frapper chez moi, il n’y avait plus personne pour s’inquiéter. » On a beau avoir lu Brecht, cela ne change rien.
Cette réalité devenue fiction, elle est maintenant autour d’elle, déployée sur les murs, offerte comme un livre d’images. Tito et son sourire souverain, Tito dans son costume blanc de maréchal, les manchettes de journaux le jour de sa mort, ce 4 mai 1980. Et, pubs encadrées ou objets manufacturés exposés, les cigarettes Drina, les chewing-gum Bazooka, la Badel Šljivovica, tous ces objets valeureusement, héroïquement confectionnés dans les usines dites autogérées, oui, une belle utopie. Une industrie qui a fonctionné vaille que vaille grâce aux prêts faramineux – le fameux charisme de Tito, la chance d’être entre les deux blocs en pleine Guerre froide –, une économie qui a même apporté le bonheur d’une presque société de consommation jusqu’à l’inflation infinie, le début de la fin.
Elle pense à son fils, resté dans la ville amputée, qui n’a pas la mémoire de ce passé, pour qui tout cela ne sera jamais, vraiment, qu’un livre d’images. Quel lien aura-t-il dans dix ans, dans vingt ans, avec ce qui a baigné son enfance, son adolescence, ce qui a baigné sa vie à elle jusqu’à cette première balle tirée ? Il faudra tout lui expliquer, ce que « Yougoslavie » veut dire, qu’on a parlé ce qu’on a appelé le « serbo-croate », qu’il y a eu des camps de concentration tout près de chez lui, à la fin du 20e siècle… Elle a froid, resserre un peu plus son imperméable sur sa poitrine.
Elle se prend à penser aux femmes de Bilal, athlétiques et sensuelles, tristes et aventureuses, aventureuses parce que nostalgiques de quelque chose de définitivement perdu, et alors, et alors elles fuient, toujours plus loin, se fuient elles-mêmes, s’oublient dans des bras éphémères… Et si elle-même n’était que l’une de ces héroïnes de papier brossées à coups de traits frémissants et que toute cette destruction, cette ville devenue surréaliste parce que défigurée, tranchée, mutilée n’appartenait qu’à l’imagination d’un faiseur de science-fiction ?
Non. Elle ne sera pas une héroïne de science-fiction. Non, elle ne sera pas, elle aussi, embarquée dans une fuite sans fin. Elle a décidé. Elle a enfin formulé ce désir resté jusque-là obscur, la laissant en vacance, en suspens à la croisée des chemins. Non, elle n’est pas venue au Café Nostalgija en guise de mélancolique rêverie autour d’un, deux – combien, déjà ? – verres de Prošek. En guise de dernière étape avant la frontière. Non. Ou plutôt oui. Elle la passera, la frontière. Mais elle tournera le dos à la frontière vers la liberté pour s’en retourner par le même chemin qui l’a amenée ici. Elle reprendra en sens inverse ce luxueux bus slovène qui lui a fait traverser de nuit toute la Bosnie, une nuit émaillée de réveils hallucinés, de visions lunaires, la forteresse turque de Travnik, les chutes scintillantes de Jajce, les cheminées des usines sidérurgiques brûlant sous le ciel étoilé… Oui, elle reprendra le même bus absurdement vaste et tournera le dos à cette autre frontière, à cet homme qui l’attend, là-bas, elle et son enfant, elle et son histoire, elle et sa douleur. Elle franchira les nouvelles frontières dressées sur les décombres du pays qui n’existe plus. Elle retournera dans la ville amputée, encerclée de ses collines, à la merci des snipers tapis dans l’ombre pour que son fils ne danse pas sur du vide. Pour que tout ne soit pas englouti par la fiction – si proche du mensonge. Pour qu’elle ne soit pas condamnée à amener son fils ici, au Café Nostalgija, pour que ce ne soit pas, ici, la dernière incarnation d’un pays englouti.
Une lumière crue la ramène violemment à la brutalité de ce moment blafard où il faut sortir de soi, interrompre ces divagations intérieures qui happent, préservent, soustraient. Elle allume une cigarette, remonte le col de son imperméable et passe le seuil. Mince, si mince silhouette évanescente qui se détache en clair dans la nuit.
Zürich, janvier 2002