{"id":82,"date":"2016-10-11T21:56:39","date_gmt":"2016-10-14T17:28:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sandrinefabbri.com\/?p=82"},"modified":"2016-10-14T19:28:48","modified_gmt":"2016-10-14T17:28:48","slug":"une-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=82","title":{"rendered":"Une fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Nous avan\u00e7\u00e2mes ensuite en pleine eau\u00a0; puis, par une vivacit\u00e9 de jeune homme dont il serait temps de gu\u00e9rir, m\u2019\u00e9tant mis \u00e0 <em>nager<\/em><a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftn1\"><em>[1]<\/em><\/a><em>, <\/em>je dirigeai tellement au milieu du lac que nous nous trouv\u00e2mes bient\u00f4t \u00e0 plus d\u2019une lieue du rivage. L\u00e0 j\u2019expliquais \u00e0 Julie toutes les parties du superbes horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rh\u00f4ne, dont l\u2019imp\u00e9tueux cours s\u2019arr\u00eate tout \u00e0 coup au bout d\u2019un quart de lieue, et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azur\u00e9 du lac. Je lui faisais observer les redans<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftn2\">[2]<\/a> des montagnes, dont les angles correspondants et parall\u00e8les forment dans l\u2019espace qui les s\u00e9pare un lit digne du fleuve qui le remplit. En l\u2019\u00e9cartant de nos c\u00f4tes j\u2019aimais \u00e0 lui faire admirer les riches et charmantes rives du pays de Vaud, o\u00f9 la quantit\u00e9 des villes, l\u2019innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et par\u00e9s de toutes parts, forment un tableau ravissant\u00a0; o\u00f9 la terre,\u00a0 partout cultiv\u00e9e et partout f\u00e9conde, offre au laboureur, au p\u00e2tre, au vigneron, le fruit assur\u00e9 de leurs peines, que ne d\u00e9vore point l\u2019avide publicain<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftn3\">[3]<\/a>. Puis, lui montrant le Chablais sur la c\u00f4te oppos\u00e9e, pays non moins favoris\u00e9 de la nature, et qui n\u2019offre pourtant qu\u2019un spectacle de mis\u00e8re, je lui faisais sensiblement distinguer les diff\u00e9rents effets des deux gouvernements pour la richesse, le nombre et le bonheur des hommes. \u2026<br \/>\nTandis que nous amusions agr\u00e9ablement \u00e0 parcourir ainsi des yeux les c\u00f4tes voisines, un s\u00e9chard<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftn4\">[4]<\/a> qui nous poussait de biais vers la rive oppos\u00e9e, s\u2019\u00e9leva, fra\u00eechit consid\u00e9rablement\u00a0; et, quand nous songe\u00e2mes \u00e0 revirer, la r\u00e9sistance se trouva si forte qu\u2019il ne fut plus possible \u00e0 notre fr\u00eale bateau de la vaincre. Bient\u00f4t les ondes devinrent terribles\u00a0: il fallut regagner la rive de Savoie, et t\u00e2cher d\u2019y prendre terre au village de Meillerie qui \u00e9tait vis \u00e0 vis de nous, et qui est presque le seul lieu de cette c\u00f4te o\u00f9 la gr\u00e8ve offre un abord commode. Mais le vent ayant chang\u00e9 se renfor\u00e7ait, rendait inutiles les efforts de nos bateliers et nous faisait d\u00e9river plus bas le long d\u2019une file de rochers escarp\u00e9s o\u00f9 l\u2019on ne trouve plus asile.<br \/>\n\u2026<br \/>\nCe lieu solitaire formait un r\u00e9duit sauvage et d\u00e9sert, mais plein de ces sortes de beaut\u00e9s qui ne plaisent qu\u2019aux \u00e2mes sensibles, et paraissent horribles aux autres. Un torrent form\u00e9 par la fonte des neiges roulait \u00e0 vingt pas de nous une eau bourbeuse, charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derri\u00e8re nous une cha\u00eene de roches inaccessibles s\u00e9parait l\u2019esplanade o\u00f9 nous \u00e9tions de cette partie des Alpes qu\u2019on nomme les Glaci\u00e8res, parce que d\u2019\u00e9normes sommets de glace qui s\u2019accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftn5\">[5]<\/a>. Des for\u00eats de noirs sapins nous ombrageaient tristement \u00e0 droite. Un grand bois de ch\u00eanes\u00a0 \u00e9tait \u00e0 gauche au-del\u00e0 du torrent\u00a0; et au-dessous de nous cette immense plaine d\u2019eau que le lac forme au sein des Alpes nous s\u00e9parait des riches c\u00f4tes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.<br \/>\n1 Terme des bateliers de Gen\u00e8ve. C\u2019est tenir la rame qui gouverne les autres (J.-J. R.)<br \/>\n2 Bancs de pierres pos\u00e9s les uns sur les autres<br \/>\n3 Chez les Romains, on appelait ainsi les Fermiers des deniers publics<br \/>\n4 Vent local<br \/>\n5 Ces montagnes sont si hautes, qu\u2019une demi-heure apr\u00e8s le soleil couch\u00e9 leurs sommets sont encore \u00e9clair\u00e9s de ses rayons, dont le rouge forme sur les cimes blanches une belle couleur de rose qu\u2019on aper\u00e7oit de fort loin (J.-J. R.)<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftnref1\"><br \/>\n[1]<\/a> Terme des bateliers de Gen\u00e8ve. C\u2019est tenir la rame qui gouverne les autres (J.-J. R.)<br \/>\n<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftnref2\">[2]<\/a> Bancs de pierres pos\u00e9s les uns sur les autres<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftnref3\"><br \/>\n[3]<\/a> Chez les Romains, on appelait ainsi les Fermiers des deniers publics<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftnref4\"><br \/>\n[4]<\/a> Vent local<a title=\"\" href=\"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?page_id=453#_ftnref5\"><br \/>\n[5]<\/a> Ces montagnes sont si hautes, qu\u2019une demi-heure apr\u00e8s le soleil couch\u00e9 leurs sommets sont encore \u00e9clair\u00e9s de ses rayons, dont le rouge forme sur les cimes blanches une belle couleur de rose qu\u2019on aper\u00e7oit de fort loin (J.-J. R.)<\/p>\n<p><strong><em>Pays de Vaud, <\/em><\/strong><strong>Charles-Ferdinand Ramuz, Jean Marguerat, 1943<\/strong><br \/>\nOn le voit tout entier d\u2019ici, le pays, ou presque. \u2026 On voit vers le sud-ouest la place o\u00f9 est Gen\u00e8ve, qui est indiqu\u00e9e par le Sal\u00e8ve et qui est un des points de sa terminaison. Au sud, la nappe du L\u00e9man, et au-milieu de cette nappe est sa fronti\u00e8re, ici th\u00e9orique, mais, \u00e0 cette heure, l\u2019ombre que fait la montagne partage cette nappe en deux moiti\u00e9s, dont l\u2019une, la plus claire, est \u00e0 nous. Sur ces eaux fris\u00e9es comme un champ de choux couvert de ros\u00e9e, il y a cette limite, cette d\u00e9fense d\u2019aller plus loin qui se voit. Vers le sud-est, dans l\u2019\u00e9norme \u00e9chancrure des montagnes, il y a le Rh\u00f4ne et le point o\u00f9 il se jette dans le lac se voit.<\/p>\n<p><strong><em>La Voie cruelle<\/em><\/strong><strong>, Ella Maillart, 1947<\/strong><br \/>\nBaign\u00e9e dans la lueur refl\u00e9t\u00e9e de son lac, Zurich \u00e9tait en f\u00eate\u00a0: une multitude d\u00e9filait enthousiasm\u00e9e par l\u2019Exposition nationale, qui, ainsi qu\u2019\u00e0 la veille d\u2019une autre guerre mondiale, rappelait aux Conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s ce que la Suisse incarnait, vivifiant ainsi des fibres de caract\u00e8res tr\u00e8s disparates. Un \u00e9clair de m\u00e9moire me fit revivre une atmosph\u00e8re similaire pendant la <em>F\u00eate de juin<\/em> au Festival de Gen\u00e8ve en 1914. Je vis le large th\u00e9\u00e2tre dont la sc\u00e8ne immense s\u2019ouvrait sur la toile de fond naturelle du lac\u00a0; le ch\u0153ur chantant la vie de notre peuple libre\u00a0; la sc\u00e8ne devenant \u00e9mouvante lorsque, pleine de soldats suisses d\u2019autrefois venant lib\u00e9rer Gen\u00e8ve de Napol\u00e9on, les barques imposantes accostaient la sc\u00e8ne.<br \/>\nN\u2019y a-t-il pas une signification au fait que ces magnifiques spectacles vivifi\u00e8rent l\u2019esprit des Suisses \u00e0 la veille de deux trag\u00e9dies mondiales\u00a0? Pourquoi, dans quel dessein la Suisse fut-elle deux fois \u00e9pargn\u00e9e\u00a0?<br \/>\n\u2026<br \/>\nNous \u00e9tions en route, suivant les rues au bitume net que je connais si bien, traversant le pont du Mont-Blanc, longeant les quais o\u00f9 de rouges parterres de tulipes dansaient dans la brise bleue du lac.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le 6 juin 1939.<br \/>\nBien que notre regard int\u00e9rieur f\u00fbt fix\u00e9 sur un but impatiemment d\u00e9sir\u00e9, nous partions lentement, et la nostalgie de l\u2019immense d\u00e9solation du d\u00e9sert persan n\u2019emp\u00eachait pas nos yeux d\u2019\u00eatre sensibles au Pays romand. Combien j\u2019\u00e9tais \u00e9mue par cette contr\u00e9e si vari\u00e9e, par cette r\u00e9gion o\u00f9 rien n\u2019est en exc\u00e8s\u00a0: si fi\u00e8res les ar\u00eates rocheuses, si radieux les champs de neige effleur\u00e9s par les nuages mouvants, si parfum\u00e9 le haut foin lourd de marguerites, si pures les eaux, si profond le feuillage murmurant des parcs, si sobre le fronton des vieilles maisons grises\u00a0! Que tout cela para\u00eetrait incroyable, \u00e9voqu\u00e9 dans les plaines arides et monotones de l\u2019Iran\u00a0!<\/p>\n<p><strong><em>Ce nom qui n\u2019est pas le mien<\/em>, Alice Rivaz, 1980<\/strong><br \/>\nMais il me suffit de longer ce versant en regardant la plaine qui s\u2019\u00e9tend au-dessous de moi, pour apercevoir dans son inondation bleue, \u00e9tendue \u00e0 mes pieds, la r\u00e9gion du L\u00e9man, pays de ma m\u00e8re, que Ramuz chante d\u2019un exclusif amour, avec ses murets de vigne, son fleuve Rh\u00f4ne, sa plaine liquide, ses hautes montagnes, veilleuses infatigables montant la garde sur l\u2019autre rive du L\u00e9man. Deux terres, deux ciels. Deux origines. En moi, ce double amour.<\/p>\n<p><strong><em>Le Jardin face \u00e0 la France<\/em><\/strong><strong>, Janine Massard, Campiche, 2005<\/strong><br \/>\nM\u00eame le cours de l\u2019Histoire humaine semblait arr\u00eat\u00e9, sauf que la rive d\u2019en face n\u2019\u00e9tait plus ce qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 depuis qu\u2019un envahisseur s\u2019\u00e9tait empar\u00e9 de ce pays nomm\u00e9 la Savoie en France \u2013 ces mots se maintenaient au-dessus d\u2019un gargouillement d\u2019autres qui, je le comprendrais plus tard, appartenaient \u00e0 quelque chose de plus vaste.<br \/>\n\u2026<br \/>\nLa gravit\u00e9 du monde, je la situais\u00a0: elle commen\u00e7ait sur la rive d\u2019en face. J\u2019\u00e9tais analphab\u00e8te comme beaucoup d\u2019enfants de mon \u00e2ge, mais je connaissais ce mot\u00a0: la guerre.<br \/>\n\u2026<br \/>\nL\u2019homme \u00e9tait fran\u00e7ais.<br \/>\nDurant la nuit, il avait travers\u00e9 la fronti\u00e8re d\u2019eau, tapi au fond du bateau d\u2019un p\u00eacheur savoyard, pour passer ensuite dans celui d\u2019un Suisse, il n\u2019y avait pas de poste de douane au milieu du lac.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.louiseannebouchard.ch\/bienvenue\/\" target=\"_blank\"><strong><em>S\u2019il y a un criminel \u00e0 pointer du doigt, c\u2019est le lac<\/em>, Louise Anne Bouchard, in<em>L\u00e9man noir<\/em>, bsn press, 2012<\/strong><\/a><br \/>\nLe bateau \u00e9tait amarr\u00e9 et pr\u00eat \u00e0 partir en direction de l\u2019autre rive.<br \/>\nLa passerelle \u00e9tait jet\u00e9e sur le quai.<br \/>\nLe petit plan inclin\u00e9, emboss\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9gale, avait \u00e9t\u00e9 rabattu \u00e0 grand bruit. Quelques touristes, bien s\u00fbr, une poign\u00e9e de Japonais excit\u00e9s et souriants m\u00eame \u00e0 cette heure, mais la majorit\u00e9 des passagers \u00e9taient des frontaliers. Ils formaient un groupe facilement identifiable \u00e0 leur air endormi. Tous incroyablement blas\u00e9s, \u00e9puis\u00e9s par ces trajets quotidiens. Ils avaient les traits tir\u00e9s, vid\u00e9s d\u2019envie de rire, de joie de vivre et autres banalit\u00e9s accommodantes absolument n\u00e9cessaires \u00e0 la survie. Rien \u00e0 voir avec les bonhomies un peu niaises et rieuses affich\u00e9es sur les prospectus. La flotte touristique du L\u00e9man offrait, \u00e0 la carte, un vaste choix de croisi\u00e8res gourmandes. Le tout \u00e0 savourer au d\u00e9part de Gen\u00e8ve, Lavaux et Ch\u00e2teau de Chillon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avan\u00e7\u00e2mes ensuite en pleine eau\u00a0; puis, par une vivacit\u00e9 de jeune homme dont il serait temps de gu\u00e9rir, m\u2019\u00e9tant mis \u00e0 nager[1], je dirigeai tellement au milieu du lac<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=82\"> \u2026 <span>(&#8239;Lire&#160;la&#160;suite&#8239;)<\/span>&#160;\u2192<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":83,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-82","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-leman","grid-item","col-1-2"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/82","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=82"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/82\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":84,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/82\/revisions\/84"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/83"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=82"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=82"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=82"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}