{"id":66,"date":"2016-10-11T20:05:17","date_gmt":"2016-10-11T18:21:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sandrinefabbri.com\/?p=66"},"modified":"2016-11-15T18:16:02","modified_gmt":"2016-11-15T17:16:02","slug":"la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=66","title":{"rendered":"La mort"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Episode am Genfer See, Stefan Zweig, in Moderne Welt, Vienne, 1919<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 de 1918, non loin du petit village suisse de Villeneuve, un p\u00eacheur qui avait sorti sa barque sur le lac L\u00e9man remarqua un objet \u00e9trange au milieu de l\u2019eau. En s\u2019approchant il d\u00e9couvrit une embarcation faite de poutres mal assembl\u00e9es qu\u2019un homme nu, \u00e9puis\u00e9, tentait maladroitement de faire avancer, en ramant \u00e0 l\u2019aide d\u2019une planche; \u00e9tonn\u00e9, le p\u00eacheur s\u2019approcha, l\u2019aida \u00e0 monter dans sa barque, recouvrit sa nudit\u00e9 tant bien que mal avec des filets. Puis il essaya de parler \u00e0 l\u2019inconnu tremblant de froid, recroquevill\u00e9 craintivement dans un coin du bateau; mais celui-ci r\u00e9pondit dans une langue \u00e9trange dont il ne reconnut pas un seul mot. Le p\u00eacheur renon\u00e7a bient\u00f4t \u00e0 toute autre tentative, remonta ses filets et se dirigea \u00e0 grands coups de rames vers la terre ferme.<br \/>\n\u2026<br \/>\nLe hasard voulut que ce f\u00fbt le m\u00eame p\u00eacheur qui trouva le lendemain le corps enti\u00e8rement nu du noy\u00e9. Il avait pos\u00e9 avec soin sur le rivage le pantalon, la casquette et la veste qu\u2019on lui avait offerts, et \u00e9tait entr\u00e9 dans l\u2019eau ainsi qu\u2019il en \u00e9tait sorti. On \u00e9tablit un nouveau proc\u00e8s-verbal et, comme on ne connaissait pas le nom de l\u2019\u00e9tranger, on planta sur sa tombe une croix de bois bon march\u00e9, une de ces petites croix qui sont autant de traces de destins anonymes, et dont notre Europe est maintenant recouverte d\u2019une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p><strong><em>J\u2019entends des voix<\/em><\/strong><strong>, Fr\u00e9d\u00e9ric Pajak, Gallimard, 2006<\/strong><br \/>\nJe sais, moi, que plus jamais je ne verrai un ciel ou un lac sans penser \u00e0 lui, comme en ce cruel dimanche de P\u00e2ques o\u00f9 je marche dans les hauts de Saint-Saphorin, devant le lac L\u00e9man. Le ciel est de giboul\u00e9es, la neige a cess\u00e9 de tomber et le soleil allume le lac. D\u00e9j\u00e0 la montagne s\u2019est rapproch\u00e9e, enrob\u00e9e de nuages \u00e9clatants et le vent qui gifle toute cette ouate souffle si haut que l\u2019eau ne plie pas d\u2019une vague, ni m\u00eame d\u2019une ris\u00e9e. Je marche dans la beaut\u00e9 grandiloquente des vignes en d\u00e9gringolade et, devant moi, tout n\u2019est que Jean-Pascal. Impossible de m\u2019en abstraire.<\/p>\n<p><strong><em>Loin des bras<\/em><\/strong><strong>, Metin Arditi, Actes Sud, 2009<\/strong><br \/>\nDimanche 6 septembre 1959<br \/>\nLe c\u0153ur battant, Brunet cessa d\u2019agiter le petit bac dans lequel flottait le tirage. Plus nets \u00e0 chaque seconde, les d\u00e9tails de la photo pointaient \u00e0 travers le bain du r\u00e9v\u00e9lateur.<br \/>\nIl avait sous les yeux la meilleure des photos prises le mercredi matin. C\u2019\u00e9tait magique. Les dents du Midi apparaissaient plus d\u00e9coup\u00e9es qu\u2019il ne les avait jamais vues, dures et f\u00e9roces sur fond d\u2019un ciel que la bise avait nettoy\u00e9. Et le lac\u00a0! Indomptable. Le tirage du lundi matin \u00e9tait aux antipodes\u00a0: lac cotonneux, montagnes voil\u00e9es, aube brumeuse et mole\u2026 Des photos douces, il en avait fait des quantit\u00e9s. Mais celle du mercredi, c\u2019\u00e9tait simple\u00a0: elle sautait \u00e0 la gorge.<br \/>\nDans des moments pareils, il arrivait \u00e0 Brunet de se demander s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas fou. Si le lac ne lui parlait pas. S\u2019il ne se d\u00e9voilait pas pour lui en intime, comme on se d\u00e9nude devant l\u2019\u00eatre aim\u00e9 parce qu\u2019on sait qu\u2019on ne risque rien.<br \/>\nBien s\u00fbr, cela pouvait para\u00eetre ridicule. N\u2019emp\u00eache\u2026 Le lac se montrait \u00e0 lui de fa\u00e7on particuli\u00e8re.<br \/>\nEt ce n\u2019\u00e9tait que justice. Qui d\u2019autre, sinon lui, le regardait ainsi\u00a0? L\u2019\u00e9coutait\u00a0? Qui s\u2019inqui\u00e9tait de son humeur, jour apr\u00e8s jour\u00a0?<br \/>\nDu lac, Brunet \u00e9tait l\u2019amant.<br \/>\n\u2026<br \/>\nL\u2019apr\u00e8s-midi \u00e9tait tr\u00e8s froid et la lumi\u00e8re, gris-blanc, ne donnait de relief ni au lac, ni \u00e0 la gr\u00e8ve. L\u2019eau \u00e9tait plate, couleur de plomb, et le ciel couvert, sans le moindre nuage. Brunet ne se souvint pas d\u2019avoir jamais ressenti une telle oblit\u00e9ration du lac et de ses quais.<br \/>\nPar des gestes lents, il ouvrit le diaphragme \u00e0 2,8. Cela cr\u00e9ait une profondeur de champ tr\u00e8s faible. Il mit la vitesse d\u2019obturation au milli\u00e8me, imagina son image floue, regarda longuement le lac, puis d\u2019un coup changea tous ses r\u00e9glages. Il ferma le diaphragme \u00e0 22, s\u2019assurant une tr\u00e8s grande profondeur de champ, positionna la distance \u00e0 trois m\u00e8tres et r\u00e9gla la vitesse au soixanti\u00e8me. Il appara\u00eetrait sur la photo en toute nettet\u00e9.<br \/>\nIl se tourna \u00e0 nouveau vers le lac et l\u2019observa durant quelques instants. Puis il remonta la manette du retardateur et enclencha l\u2019obturateur. Pendant que le ressort \u00e9grenait son petit bruit m\u00e9tallique, il courut tout au bout du ponton, tourna la t\u00eate vers l\u2019objectif, le fixa, l\u2019air hagard, et sauta \u00e0 l\u2019eau en se disant que le titre de la photo aurait pu \u00eatre: \u00ab\u00a0Brunet en a marre, mais marre!\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Episode am Genfer See, Stefan Zweig, in Moderne Welt, Vienne, 1919 Une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 de 1918, non loin du petit village suisse de Villeneuve, un p\u00eacheur qui avait sorti sa<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=66\"> \u2026 <span>(&#8239;Lire&#160;la&#160;suite&#8239;)<\/span>&#160;\u2192<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":67,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-66","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-leman","grid-item","col-1-4"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/66","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=66"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/66\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":124,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/66\/revisions\/124"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/67"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=66"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=66"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=66"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}