{"id":506,"date":"2017-08-21T14:46:37","date_gmt":"2017-08-21T12:46:37","guid":{"rendered":"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=506"},"modified":"2018-02-03T11:05:24","modified_gmt":"2018-02-03T10:05:24","slug":"post-scriptum","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=506","title":{"rendered":"La B\u00e9ance, post-scriptum"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Aujourd\u2019hui, sa tombe a disparu. Apr\u00e8s 40 ans, la concession avait pris fin pour la deuxi\u00e8me fois. Mon p\u00e8re avait renouvel\u00e9 apr\u00e8s vingt ans. Il payait un horticulteur qui fleurissait la tombe. Apr\u00e8s sa mort, je n\u2019ai plus pay\u00e9, les plantes ont c\u00e9d\u00e9 la place au gravier. C\u2019est triste une tombe sur laquelle personne ne se rend. Mes visites \u00e9taient si rares. Je culpabilisais. Sentiment de l\u2019abandonner l\u00e0, ma m\u00e8re, dans le cimeti\u00e8re qui s\u2019\u00e9tale jusqu\u2019aux barbel\u00e9s qui bordent l\u2019a\u00e9roclub et la base des h\u00e9licopt\u00e8res des H\u00f4pitaux universitaires.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">J\u2019aurais d\u00fb d\u00e9cider en 2014 de renouveler la concession. Ou pas. Le \u00ab\u00a0service de l\u2019entretien des b\u00e2timents\u00a0\u00bb ne m\u2019a pas contact\u00e9e. Finalement, j\u2019ai appel\u00e9. J\u2019avais peur qu\u2019on ne fasse dispara\u00eetre la tombe sans me pr\u00e9venir. On m\u2019a r\u00e9pondu que, \u00e9videmment, cela \u00e9tait inimaginable. Simplement, il y avait du retard. Beaucoup de retard. La concession pouvait se prolonger jusqu\u2019en d\u00e9cembre. Sans frais suppl\u00e9mentaires. On m\u2019\u00e9crirait. En d\u00e9cembre, je n\u2019avais toujours rien re\u00e7u. J\u2019ai voulu t\u00e9l\u00e9phoner. Je reportais. Puis j\u2019oubliais. Soudain, je repensais \u00e0 la tombe. Avec une vague angoisse. \u00c9tait-elle toujours l\u00e0\u00a0? En juin, j\u2019ai fini par rappeler.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">La tombe \u00e9tait encore l\u00e0. Il y avait toujours du retard. Donc aucune urgence. Oui mais. Pour moi l\u2019heure avait sonn\u00e9. Je ne voulais plus penser \u00e0 la tombe de ma m\u00e8re pendant des mois, voire des ann\u00e9es. Je voulais me lib\u00e9rer. J\u2019ai \u00e9mis le souhait d\u2019assister au relevage du monument. Soit \u00e0 sa destruction, d\u2019autant que non, je ne souhaitais pas conserver la st\u00e8le. Une pelleteuse ramasse les d\u00e9bris, les entasse dans un coin du cimeti\u00e8re avant que tout ne soit d\u00e9blay\u00e9. On ne creuse pas \u00e0 la recherche de restes qui n\u2019existent plus. Le corps de ma m\u00e8re, son cercueil \u00e9taient redevenus particules. Particules rendues \u00e0 l\u2019univers \u00e0 quelques kilom\u00e8tres du Cern o\u00f9 l\u2019on \u00e9tudie la physique des particules. L\u00e0 o\u00f9 avait travaill\u00e9 mon p\u00e8re. Dont les cendres reposent dans le columbarium non loin de ce qui d\u00e9sormais a \u00e9t\u00e9 la tombe de ma m\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Mon souhait avait \u00e9tonn\u00e9. Il n\u2019est pas commun. \u00c0 11 ans, je n\u2019avais pu que subir. Mon p\u00e8re avait d\u00e9cid\u00e9 de tout. Sans me consulter. Il avait inscrit sur le monument le pr\u00e9nom de ma m\u00e8re avec cette faute d\u2019orthographe, volontaire ou pas, qui sait. Silvia au lieu de Sylvia. La version italienne parce que lui parlait italien, y avait-il seulement pens\u00e9, ou \u00e9tait-ce venu automatiquement. Il avait omis le nom de jeune fille, aussi. Un pr\u00e9nom, un nom, deux dates. Minimaliste. Pas de \u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re et regrett\u00e9e \u00e9pouse\u00a0\u00bb, pas de \u00ab\u00a0Ma m\u00e8re bien aim\u00e9e\u00a0\u00bb. \u00c9videmment, elle s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9e. Quant \u00e0 int\u00e9grer sa fille\u2026 Et c\u2019\u00e9tait son genre, cette froideur.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">D\u00e9sormais, c\u2019\u00e9tait moi qui prenais les choses en main. Je n\u2019avais pu d\u00e9cider de l\u2019\u00e9rection du monument. Je pouvais d\u00e9cider du jour de son relevage. Et je voulais y assister. Pour aller jusqu\u2019au bout. Pour tourner la page.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il fallait trouver une date pour se dire\u00a0que c\u2019\u00e9tait fini. Que la tombe dispara\u00eetrait. Lorsque rien n\u2019oblige \u00e0 fixer\u00a0un jour pr\u00e9cis, comment choisir\u00a0? Comment d\u00e9finir le temps de la mort dans celui de la vie\u00a0? Comment, apr\u00e8s avoir d\u00fb accepter que la mort n\u2019a pas de fin, accepter\u00a0de mettre fin \u00e0 la tombe\u00a0? Un film m\u2019a aid\u00e9e. <i>J\u2019irai mourir demain<\/i>.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Lea est atteinte de la mucoviscidose. Pour elle, il n\u2019y a plus d\u2019espoir. Pour seule perspective, une d\u00e9gradation in\u00e9luctable, l\u2019air qui se rar\u00e9fie jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9touffement final. Elle a 22 ans. Elle est allemande. Elle se rend \u00e0 Z\u00fcrich. O\u00f9 l\u2019on offre aux condamn\u00e9s de la vie la mort de leur choix. En Suisse, on a le droit de d\u00e9cider que c\u2019est fini. Pouvoir choisir sa fin devrait \u00eatre un droit humain.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Lea ira chez Exit le jour de ses 23 ans qui sera le dernier pour elle. Parce qu\u2019il faut bien trouver une date dans l\u2019\u00e9coulement du temps. Si je n\u2019y vais pas le jour de mon anniversaire, je n\u2019aurai plus le courage, dit-elle.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je n\u2019\u00e9tais pas dans sa situation. Je n\u2019allais pas mettre fin \u00e0 mes jours. J\u2019allais supprimer l\u2019ultime demeure de celle qui m\u2019avait mise au jour. Mais, gr\u00e2ce \u00e0 Lea, j\u2019avais trouv\u00e9 une date. Le 13 juillet. Un jour anniversaire. Le jour de la mort de ma m\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Ce jour s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre encore plus symbolique que le simple anniversaire de sa mort. Parce qu\u2019on est en 2015. Ma m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e depuis exactement quarante et un an. Elle en avait 41 lorsqu\u2019elle a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019ouvrir la fen\u00eatre pour se projeter dans le vide. Moi j\u2019en avais 11. Aujourd\u2019hui, j\u2019en ai 52, soit onze de plus qu\u2019elle le jour de sa mort.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Le hasard est devenu co\u00efncidence, le hasard, ou du moins l\u2019administration m\u2019ayant fait repousser d\u2019une ann\u00e9e ma d\u00e9cision. Dans l\u2019arbitraire du temps, une date met soudain \u00e0 jour des co\u00efncidences qui la rendent n\u00e9cessaire, lui donnent du sens. Ce sera aujourd\u2019hui, et non pas hier ou demain. La logique des nombres nous soustrait parfois au hasard et \u00e0 l\u2019angoisse, nous permet de d\u00e9cider de la mort dans la vie. Si des formules math\u00e9matiques d\u00e9cryptent l\u2019univers, les co\u00efncidences des nombres peuvent bien consoler l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019absurdit\u00e9 de sa condition.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Aujourd\u2019hui 13 juillet, je me suis donc rendue au cimeti\u00e8re. Un employ\u00e9 m\u2019attendait avec ses outils et ses brouettes. \u00c9tonn\u00e9 que je sois seule. Il m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019avais pr\u00e9par\u00e9 un c\u00e9r\u00e9monial, pr\u00e9vu un d\u00e9roulement particulier. Non, faites comme d\u2019habitude, je veux simplement \u00eatre l\u00e0, voir dispara\u00eetre cette tombe cauchemar de mon enfance, cette tombe aride de sentiments, cette tombe marque de mon p\u00e8re. J\u2019ai regard\u00e9 Laurent briser la st\u00e8le, d\u00e9monter le cadre, creuser pour d\u00e9gager la dalle, charger ses brouettes sous un soleil impitoyable. Parce que lui avait pr\u00e9vu un c\u00e9r\u00e9monial, avait tenu \u00e0 accomplir sa t\u00e2che \u00e0 mains nues, sans pelleteuse. \u00c0 la fin, il ne lui est plus rest\u00e9 qu\u2019\u00e0 racler le gravier sur lequel j\u2019ai d\u00e9pos\u00e9 une fleur. Un temps \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, ce lieu est devenu le mien, j\u2019avais d\u00e9fait ce qu\u2019avait fait mon p\u00e8re, du gravier, une fleur, ce d\u00e9nuement m\u2019est apparu f\u00e9minin, je pouvais, enfin, m\u2019y reconna\u00eetre. Demain, l\u2019emplacement sera de nouveau public.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">J\u2019ai lib\u00e9r\u00e9 ma m\u00e8re de sa dalle de b\u00e9ton, l\u2019ai rendue \u00e0 l\u2019espace, elle est nulle part, elle est en moi. Et je me suis lib\u00e9r\u00e9e de cette tombe qui n\u2019\u00e9tait ni elle ni moi. Je tourne la page, un long chapitre prend fin. Ma m\u00e8re aura v\u00e9cu quarante et un an, cela fait quarante et un an que je vis sans elle. Il est temps de ne plus \u00eatre la petite fille hant\u00e9e, temps de passer \u00e0 une vie sans deuil, temps de sortir du noir.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Gen\u00e8ve, juillet 2015<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, sa tombe a disparu. Apr\u00e8s 40 ans, la concession avait pris fin pour la deuxi\u00e8me fois. Mon p\u00e8re avait renouvel\u00e9 apr\u00e8s vingt ans.<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=506\"> \u2026 <span>(&#8239;Lire&#160;la&#160;suite&#8239;)<\/span>&#160;\u2192<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-506","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles","grid-item","col-1-2"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/506","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=506"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/506\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":586,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/506\/revisions\/586"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=506"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=506"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=506"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}