{"id":501,"date":"2017-08-21T14:36:38","date_gmt":"2017-08-21T12:36:38","guid":{"rendered":"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=501"},"modified":"2017-08-22T13:57:05","modified_gmt":"2017-08-22T11:57:05","slug":"chambre-204","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=501","title":{"rendered":"Chambre 204"},"content":{"rendered":"<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\"><b>Pour Guillaume<br \/>\net sa nuit sans sommeil au Grand H\u00f4tel du Lac<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">En \u00e9quilibre instable sur les rochers, il s\u2019\u00e9loigne de l\u2019H\u00f4tel. S\u2019il d\u00e9vie de quelques centim\u00e8tres \u00e0 gauche, il tombe, et c\u2019est fini. L\u2019abandon dans les eaux noires. S\u2019il atteint la jet\u00e9e, il prendra le chemin en sens inverse, p\u00e9n\u00e8trera dans le hall, appellera l\u2019ascenseur, ouvrira la porte, se glissera sous les draps, tout contre elle. L\u2019abandon dans son corps.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il a tout oubli\u00e9. Sauf ce num\u00e9ro. Chambre 204.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Pourquoi est-il l\u00e0, obstin\u00e9 \u00e0 progresser sur les asp\u00e9rit\u00e9s, sa chemise blanche ouverte sur son torse, les pieds nus. Pourquoi l\u2019a-t-il quitt\u00e9e\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il pense \u00e0 Lord Byron se jetant dans les tumultes du L\u00e9man par des nuits de temp\u00eate et nageant vers le prisonnier de Chillon qui n\u2019y \u00e9tait plus. Et si lui aussi plongeait non pour trouver la paix mais pour rejoindre le Ch\u00e2teau de Chillon. Peut-\u00eatre que l\u2019eau froide \u00e9claircirait son cerveau embrum\u00e9, calmerait sa douleur lancinante, raviverait ses souvenirs estomp\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Comment ont-ils pu en arriver l\u00e0, lui seul dans la nuit, elle\u2026 Elle\u00a0? S\u2019est-elle couch\u00e9e\u00a0? L\u2019attend-elle fumant sur le balcon, continuant de boire\u00a0? Trop d\u2019alcool. Pourquoi tant d\u2019alcool\u00a0? Les asp\u00e9rit\u00e9s d\u00e9chirent ses chairs d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9coulent des filets de sang. Son parcours zigzagant reste marqu\u00e9 d\u2019un fil rouge sur les pierres immobiles. Il vacille, poursuit. S\u2019il atteint la jet\u00e9e, il sera sauv\u00e9, il retournera vers elle, ils enfouiront leur douleur sous les draps, fusionneront. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Soudain, il se souvient. La rage l\u2019avait saisi, pouss\u00e9 \u00e0 s\u2019enfuir. Loin d\u2019elle. Puis la douleur avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la rage. Maintenant, il d\u00e9chire ses chairs sur les rochers pour chasser la douleur de l\u2019\u00e2me par la douleur du corps. Mais son corps est anesth\u00e9si\u00e9. Seule la douleur de l\u2019\u00e2me persiste, transperce chaque parcelle de sa cervelle amn\u00e9sique.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">S\u2019il glisse \u00e0 gauche, le repos des eaux noires. Sa douleur enfin tu\u00e9e. Non. Continuer malgr\u00e9 les hurlements dans sa t\u00eate. S\u2019il arrive \u00e0 la jet\u00e9e et se retourne pour reprendre son chemin en sens inverse, les hurlements se tairont peut-\u00eatre et il la rejoindra. Il n\u2019a pas la cl\u00e9. Il demandera au veilleur de nuit, ah l\u2019expression le fait rire int\u00e9rieurement, puis il hurle de rire, vraiment, veilleur de nuit, mais qui veille sur lui, sur la nuit, la nuit, le pire peut se produire, et alors qui le prot\u00e9gera. Mais s\u2019il parvient \u00e0 l\u2019H\u00f4tel, il le cherchera, le veilleur de nuit qui, enfin utile, lui ouvrira la porte et alors\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il ne voit ni son parcours ensanglant\u00e9 derri\u00e8re lui, ni les lumi\u00e8res de Saint<i>&#8211;<\/i>Gingolph<i> <\/i>qui scintillent sur l\u2019autre rive. Il aiguille sa boussole int\u00e9rieure sur la jet\u00e9e. Il y arrivera, retrouvera la douceur de sa peau \u00e0 la blancheur rehauss\u00e9e par le rouge presque noir de ses ongles, la rousseur presque blonde de ses cheveux. Il mettra sa t\u00eate entre ses cuisses, ne bougera plus.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Un souvenir cuisant \u00e9clate dans sa t\u00eate. Gifl\u00e9, elle l\u2019avait gifl\u00e9, chass\u00e9, la rage le reprend, plus jamais il ne mettra sa t\u00eate entre ses cuisses. \u00c0 nouveau, il contemple les eaux noires. Silencieusement, un cygne glisse vers lui. Ils se fixent. Lui croit comprendre ce que les yeux muets lui disent. D\u2019accord. Il ne c\u00e9dera pas \u00e0 la tentation.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il ne regarde pas les blancheurs des cimes surplombant les lumi\u00e8res scintillantes de Saint<i>&#8211;<\/i>Gingolph. Ni cette incurvation en V qu\u2019il avait compar\u00e9e \u00e0 un pubis, quand \u00e9tait-ce, ah\u00a0! oui, la nuit tombait, ils \u00e9taient sur le balcon, admiraient les montagnes leur coupe de champagne \u00e0 la main, le cendrier d\u00e9j\u00e0 plein, il bandait, cela lui revient, ils avaient d\u00e9cid\u00e9, apr\u00e8s avoir bu un bloody mary, de passer la nuit \u00e0 l\u2019H\u00f4tel du Lac, elle avait parl\u00e9 avec le directeur, amateur de litt\u00e9rature, tant d\u2019\u00e9crivains avaient \u00e9crit sur son \u00e9tablissement, le directeur lui avait offert un guide des promenades po\u00e9tiques de la r\u00e9gion, et elle lui avait dit, c\u2019est incroyable, devine de qui ils parlent en premier\u00a0? Non, il ne savait pas, bien s\u00fbr. De Madame de Warens, c\u2019est incroyable, j\u2019habite au 6 avenue De-Warens, ta grand-m\u00e8re est n\u00e9e au 4, ce n\u2019est pas un hasard, nous devions passer la nuit ici pour que je trouve enfin l\u2019inspiration d\u2019\u00e9crire cette nouvelle, tu sais, celle en forme de roman noir, inspir\u00e9e par le L\u00e9man, je ne pouvais refuser un tel sujet, tu imagines, le lac dans lequel je me baigne chaque jour, \u00e9t\u00e9 comme hiver, le lac, ma passion. Et elle lui avait parl\u00e9 de Madame de Warens, \u00e9ducatrice et ma\u00eetresse du jeune Rousseau qui avait 13 ans de moins qu\u2019elle. Lui, il lui avait simplement dit\u00a0: Tu es ma Madame de Warens.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il retrouve le fil de ses souvenirs, aussi mince que celui sur lequel il marche tel un funambule, devant ses yeux fix\u00e9s sur l\u2019obscurit\u00e9 se d\u00e9ploie le film de leur soir\u00e9e par s\u00e9quences bris\u00e9es. Il s\u2019\u00e9tait lev\u00e9, rendu dans la salle de bain avec sa coupe de champagne, elle \u00e9tait all\u00e9e au spa, lui avait racont\u00e9 que cela voulait dire \u00ab\u00a0salus per aquam\u00a0\u00bb, ah\u00a0! la sant\u00e9, non, le salut par l\u2019eau, de nouveau les eaux noires l\u2019attirent. Ignorer le lac. Reprendre sa progression zigzagante. Il s\u2019\u00e9tait rendu dans la salle de bain alors qu\u2019il bandait, qu\u2019elle le contemplait de ses yeux malicieux. Ils avaient r\u00e9prim\u00e9 leur d\u00e9sir pour profiter de la soir\u00e9e, ils voulaient manger dans le bar, \u00e9couter le pianiste. Ils \u00e9taient descendus par les escaliers. Car lui voulait explorer les moindres recoins de l\u2019H\u00f4tel. Dans la salle de bain, il avait remarqu\u00e9 que les fleurs de la tapisserie formaient des corps de femme. Tu vois partout des femmes, des sexes, ne serais-tu pas un peu obs\u00e9d\u00e9, mon amour\u00a0? Il n\u2019avait pas aim\u00e9 sa remarque. Peut-\u00eatre que tout avait commenc\u00e9 l\u00e0. Enfin, tant que seul mon corps t\u2019obs\u00e8de, cela m\u2019excite, tu aimes le sexe autant que moi. Elle lui avait dit \u00e7a, voyant que ses yeux \u00e0 lui viraient \u00e0 la tourmente. L\u2019orage \u00e9tait pass\u00e9 sans avoir \u00e9clat\u00e9. Cette fois-l\u00e0. Mais apr\u00e8s\u00a0? <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il veut savoir pourquoi, maintenant, il est sur ces rochers. Pourquoi cette col\u00e8re destructive, suivie d\u2019une gifle, l\u2019avait-il m\u00e9rit\u00e9e, cette gifle, elle avait transform\u00e9 sa col\u00e8re en rage, il \u00e9tait parti, sinon de quoi aurait-il \u00e9t\u00e9 capable. Il avait eu peur de lui-m\u00eame, s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9 d\u2019elle pour retrouver le calme, mais la rage l\u2019avait poursuivi.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il ne voit pas l\u2019\u00e9toile qui pourrait le guider. Farouchement, il baisse la t\u00eate. \u00c0 gauche, le repos \u00e9ternel, tout droit, la jet\u00e9e et, peut-\u00eatre, le salut. Pourquoi ne regarde-t-il pas l\u2019\u00e9toile\u00a0? Lorsque l\u2019on cesse de d\u00e9sirer, on ne voit plus l\u2019\u00e9toile, seule reste l\u2019absence. Il est sid\u00e9r\u00e9. Prisonnier de sa douleur comme Bonivard l\u2019\u00e9tait dans les ge\u00f4les de Chillon, encha\u00een\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019un caveau obscur et moisi, plong\u00e9 loin au-dessous de la surface des eaux du lac, seule la mort pouvait lui apporter la libert\u00e9 pour laquelle il avait tant lutt\u00e9, les vers de Byron tournent dans sa t\u00eate.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il tangue. Ils avaient beaucoup trop bu, pourquoi, pourquoi avoir g\u00e2ch\u00e9 l\u2019harmonie voluptueuse de cette nuit qui aurait d\u00fb \u00eatre parfaite\u00a0? Parfaite\u00a0! Il est l\u00e0 \u00e0 stigmatiser ses pieds nus, sa chemise blanche ouverte sur sa poitrine \u00e0 peine recouverte d\u2019un mince et soyeux duvet.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Le pianiste\u00a0! Elle avait chant\u00e9 avec le pianiste. Elle n\u2019a le droit de chanter que lorsque c\u2019est lui qui est au piano. Elle le sait. Elle chantait pour le provoquer. Il avait esp\u00e9r\u00e9 qu\u2019elle cesse, puis l\u2019avait empoign\u00e9e et jet\u00e9e sur un fauteuil. Ses yeux avaient vir\u00e9 au noir, elle avait fonc\u00e9 vers le bar et command\u00e9 une vodka. Avec la vodka, elle ne se ma\u00eetrise plus. \u00c7a aussi, elle le sait. Mais elle avait continu\u00e9, combien de vodkas avait-elle bu, et elle \u00e9tait retourn\u00e9e vers le pianiste, avait commenc\u00e9 une danse \u00e9rotique autour de lui, puis autour des tables. Toujours plus provocatrice, elle avait lascivement entam\u00e9 un strip-tease. Il avait bondi, l\u2019avait saisie par le bras, tra\u00een\u00e9e hors du bar, elle, elle riait, il ne supportait pas son rire, il l\u2019avait balanc\u00e9e dans l\u2019ascenseur, elle continuait \u00e0 rire, sa rage \u00e0 lui augmentait, il avait ouvert la porte de la chambre, l\u2019avait plaqu\u00e9e contre le mur. Et elle l\u2019avait gifl\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Apr\u00e8s\u00a0? Ah\u00a0! oui. Apr\u00e8s, elle s\u2019\u00e9tait endormie, parfaitement immobile dans les draps immacul\u00e9s, sa peau encore plus blanche dans le clair de lune qui caressait son visage. Qu\u2019elle puisse dormir aussi paisiblement apr\u00e8s ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, qu\u2019elle puisse dormir en l\u2019ignorant, loin de lui dans son sommeil\u2026 De nouveau, la rage l\u2019avait envahi, il aurait \u00e9t\u00e9 capable de. Alors, il s\u2019\u00e9tait enfui.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Sous l\u2019effet du froid, il se r\u00e9veille. Il regarde autour de lui, ne comprend pas pourquoi il est couch\u00e9 sur les rochers. Le soleil scintille sur le lac dont les eaux noires sont devenues azur. Pourquoi a-t-il dormi l\u00e0\u00a0? Ne devrait-il pas \u00eatre dans la chambre 204, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, o\u00f9 est-elle, il doit la rejoindre, courir vers elle, elle doit \u00eatre affol\u00e9e, le chercher dans les salons de l\u2019H\u00f4tel, sur le rivage peut-\u00eatre, elle sait qu\u2019il aime sortir, marcher seul, parfois tr\u00e8s t\u00f4t le matin, mais maintenant il est tard, au moins 11 heures. Il doit courir vers elle, la rassurer, la prendre dans ses bras, se r\u00e9chauffer \u00e0 son corps, trouver la paix avec elle, en elle. Apr\u00e8s l\u2019horreur de cette nuit, oui, cette nuit a \u00e9t\u00e9 une horreur, cela lui revient, c\u2019\u00e9tait pendant l\u2019horreur d\u2019une profonde nuit, pourquoi ces vers de Racine lui reviennent-ils, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un cauchemar, le jour chasse les cauchemars et les fant\u00f4mes. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Il quitte les rochers et fonce vers l\u2019h\u00f4tel jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit stopp\u00e9 net. Face \u00e0 lui, des voitures de police, une ambulance, des gens, des murmures, des paroles, et pourtant un silence de mort. Personne ne peut le retenir. Aveugle et sourd, il fend la foule, il n\u2019a qu\u2019un but, cette civi\u00e8re qui sort de la porte principale. Hypnotis\u00e9, il fixe le corps qui lui rappelle une silhouette ador\u00e9e qu\u2019il ne peut voir masqu\u00e9e qu\u2019elle est par son enveloppe fun\u00e9raire. Et soudain, l\u2019image de sa main, de son sein blanc, de son regard \u00e9tonn\u00e9 qui n\u2019a pas eu le temps d\u2019\u00eatre effray\u00e9, l\u2019\u00e9blouit. Fulgurant comme la lame qu\u2019il lui a enfil\u00e9e d\u2019un coup pr\u00e9cis, aussi pr\u00e9cis que l\u2019ultime percement de son dard jusqu\u2019au plus profond de son intimit\u00e9 les projetant tous deux dans l\u2019extase de l\u2019orgasme, le souvenir de son geste le projette lui seul \u00e0 terre dans un spasme sans fin.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\"> * * *<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je n\u2019aime pas ta fin.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Quoi\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je n\u2019aime pas ta fin. Elle est kitsch. Et je ne veux pas que tu meures.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">C\u2019est de la fiction\u00a0! Tu ne les trouves pas belles ces m\u00e9taphores fil\u00e9es, effil\u00e9es comme le poignard enfil\u00e9 dans mon sein, pour dire la subite vision du meurtre comme un ultime orgasme, la mort, l\u2019amour, certes, vieux comme la litt\u00e9rature. Mais l\u2019amn\u00e9sie, le retour du refoul\u00e9 face \u00e0 un corps qu\u2019il ne peut voir\u2026 Ce n\u2019est pas post-moderne\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Bof\u2026 En tout cas, ce n\u2019est pas la fin que j\u2019avais imagin\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Quand tu \u00e9cris, tu pars sur une id\u00e9e, tu d\u00e9rives, une autre surgit et t\u2019emm\u00e8ne sur un rivage impr\u00e9vu.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Toi et tes m\u00e9taphores \u00e0 la con\u00a0! Je sais pertinemment comment cela se passe. C\u2019est comme lorsque j\u2019improvise au piano. Mais on avait \u00e9crit cette nouvelle ensemble et je ne retrouve pas mes id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Ecrit, \u00e9crit, il y a tout de m\u00eame le Bosphore entre \u00e9changer des id\u00e9es et \u00e9crire. Et parle-moi sur un autre ton. Parfois, ta vulgarit\u00e9 me rend m\u00fbre.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">De toute fa\u00e7on, dans ma vie, on m\u2019a toujours piqu\u00e9 mes id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu m\u2019accuses maintenant de piller ton patrimoine intellectuel\u00a0? Tu me compares aux salauds qui t\u2019ont trahi\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Ce n\u2019est pas ce que j\u2019ai dit.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Si, tu l\u2019as dit.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Non\u00a0! Je veux dire qu\u2019on ne retrouve pas mes id\u00e9es dans ton texte. Mais tu t\u2019inspires de moi. Tu devrais mettre mon nom \u00e0 la fin.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">On brasse des id\u00e9es et maintenant Monsieur Guillaume voudrait \u00eatre l\u2019auteur d\u2019un texte qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9crit mais inspir\u00e9. Cela ne te suffit pas que je te d\u00e9die la nouvelle\u00a0? Un \u00e9crivain est un vampire. Il suce, pille, plonge dans les tr\u00e9fonds de l\u2019autre. C\u2019est dangereux de vivre avec un \u00e9crivain. Tu ne sais jamais ce qui peut ressortir dans l\u2019\u00e9criture.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je sais bien qu\u2019un \u00e9crivain est un vampire. Cela ne me fait pas peur. Au contraire, j\u2019aime ce que tu peux faire de notre vie, de moi, de tout ce que tu veux. Mais tu as \u00e9crit une nouvelle. Moi je croyais qu\u2019on parlait d\u2019un polar\u00a0! C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai encha\u00een\u00e9 avec mes id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu ne m\u2019\u00e9coutes jamais. Je t\u2019ai expliqu\u00e9 qu\u2019on m\u2019avait command\u00e9 une nouvelle sur le th\u00e8me \u00ab\u00a0L\u00e9man noir\u00a0\u00bb qui devait s\u2019inspirer du L\u00e9man et \u00eatre \u00e9crite dans le genre polar ou roman noir. Je n\u2019avais aucune id\u00e9e. Et, lorsqu\u2019on \u00e9tait sur la terrasse de l\u2019H\u00f4tel du Lac, face \u00e0 cette vue sublime, unique, que j\u2019\u00e9voque d\u2019ailleurs dans <i>La B\u00e9ance<\/i>, subitement, les phrases se sont encha\u00een\u00e9es dans ma t\u00eate. Voil\u00e0 comment notre discussion a d\u00e9marr\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Non, tu m\u2019as parl\u00e9 d\u2019un roman\u00a0! Et je t\u2019ai donn\u00e9 des id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Quelles id\u00e9es\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je t\u2019ai dit que je partais vers la voiture chercher nos sacs \u2013 ce que j\u2019ai fait d\u2019ailleurs. Lorsque je revenais, je te retrouvais entour\u00e9e d\u2019un groupe de Russes. A suivi une dispute, les escrocs ne voulaient pas de moi, toi tu m\u2019as snob\u00e9. Finalement, je suis mont\u00e9 dans la 204, je suis all\u00e9 sur le balcon, et le bruit d\u2019une balle a retenti dans l\u2019H\u00f4tel. On ne savait pas qui mourait. D\u00e9but du polar.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tes id\u00e9es sont trop complexes, valables pour un roman. Dans une nouvelle, il faut suivre un seul fil.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">C\u2019est justement moi qui t\u2019ai parl\u00e9 de fil. Je vois la vie fragile comme une ballerine sur un fil, qu\u2019un rien peut faire basculer. J\u2019en avais conclu que le seul moyen de vivre un peu, c\u2019est d\u2019enlever le fil.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je te parle du fil de la nouvelle, abruti\u00a0!<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Quand tu prends ce ton arrogant, tu m\u2019exasp\u00e8res. Et ton Lord Byron, c\u2019est qui\u00a0? Tu veux m\u2019\u00e9craser par ta culture, tu adores \u00eatre cassante. Tu m\u00e9prises les gens.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Des reproches, toujours des reproches, tu ne sais faire que \u00e7a alors que moi je te mets en valeur, je te compare \u00e0 un jeune po\u00e8te romantique, ombrageux et excessif, nostalgique et \u00e9pris de libert\u00e9, qui est all\u00e9 lutter pour l\u2019ind\u00e9pendance de la Gr\u00e8ce o\u00f9 il est mort. \u00c0 36 ans. Bref, je te compare \u00e0 Lord Byron parce que tu lui ressembles et que tu m\u2019inspires. Toi aussi tu as ce c\u00f4t\u00e9 jeune romantique, dandy, d\u00e9cal\u00e9, un peu hors du temps, ombrageux et excessif, qui baroude seul au Mexique et ailleurs, qui \u00e9crit des po\u00e9sies, des chansons. Je suis fascin\u00e9e par ta fa\u00e7on de t\u2019isoler, d\u2019observer les gens ou la nature, seul dans les endroits les plus improbables. Ta sensibilit\u00e9, la perception que tu as de ce qui t\u2019entoure, la mani\u00e8re dont tu m\u2019en parles lorsque tu reviens apr\u00e8s t\u2019\u00eatre isol\u00e9, je te trouve si profond, si unique. Tout mon amour pour toi est dans cette comparaison avec Lord Byron. Qu\u2019est-ce que je re\u00e7ois en retour\u00a0? Des reproches. Et des reproches, j\u2019en ai soup\u00e9. Mon p\u00e8re passait son temps \u00e0 m\u2019en faire. Malgr\u00e9 son pr\u00e9tendu amour.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu ne veux pas laisser ton p\u00e8re de c\u00f4t\u00e9\u00a0? Il est mort, non\u00a0? Tu pr\u00e9tends m\u2019aimer, tu dis des choses magnifiques sur moi, et tu finis par me comparer \u00e0 ton p\u00e8re. \u00c7a m\u2019enrage.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Et toi, lorsque tu hurles, que tu deviens vulgaire, que tu claques les portes, que je dois ramasser les habits que tu laisses tra\u00eener, tu crois que \u00e7a ne m\u2019enrage pas\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Et voil\u00e0. On tombe dans la sc\u00e8ne de m\u00e9nage totalement beauf. Tu ne t\u2019\u00e9nerves pas, toi, tu ne hurles pas\u00a0? Tu veux que je te rappelle ce que tu as hurl\u00e9 \u00e0 deux heures du matin sur le balcon de l\u2019H\u00f4tel\u00a0? Tu crois que \u00e7a ne m\u2019a pas choqu\u00e9\u00a0? Tu es une vraie Yougo. Aussi ravag\u00e9e que tous les Serbes, Mont\u00e9n\u00e9grins et autres Kosovars avec lesquels j\u2019ai boss\u00e9\u00a0! <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je le prends pour un compliment. Toi tu es comme un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9 avec ses orages et ses magnifiques \u00e9claircies. Heureusement, j\u2019aime les ciels d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Pourquoi tu dis \u00e7a\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Parce que toute femme ne supporterait pas ton lunatisme m\u00eame si la lune est la complice de la femme. Je sais, lunatisme n\u2019existe pas, sauf pour les chevaux, mais j\u2019ai le droit de cr\u00e9er des n\u00e9ologismes. Et lunatisme, c\u2019est beau. Enfin, tu es lumineux et soudain ombrageux, sans pr\u00e9venir. Tes \u00e9ternelles sautes d\u2019humeur sont \u00e9prouvantes. Mais au fond j\u2019aime ton lunatisme. Avec toi, on ne sait jamais ce qui va se produire, o\u00f9 le tonnerre va retentir, sans parler de la foudre qui peut s\u2019abattre sur moi, mon corps, dans le silence ou l\u2019orgasme. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Comme un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9 avec ses orages et ses magnifiques \u00e9claircies, ombrageux et lumineux\u2026 C\u2019est beau\u00a0! Je veux que tu me l\u2019\u00e9crives, pour garder pr\u00e9cieusement ces mots. \u00c0 propos de ciel, tu sais bien que je ne supporte pas ton \u00e9ternelle manie de te promener en tenue d\u2019Eve. Et tu persistes. Comme si tu voulais tout le temps me provoquer. Alors l\u00e0 oui, je deviens ombrageux. Tu adores m\u2019humilier, comme lorsque tu t\u2019es exhib\u00e9e nue sur le balcon de la chambre 204 \u2013 c\u2019est \u00e7a le rapport avec le ciel \u2013 en grillant une clope, en plus, pour bien te faire rep\u00e9rer.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">C\u2019\u00e9tait au c\u0153ur de la nuit\u00a0! Face \u00e0 moi, il n\u2019y avait que les montagnes, le lac et l\u2019obscurit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu parles\u00a0! Il y avait un extraordinaire clair de lune, id\u00e9al pour te baigner de lumi\u00e8re. Tous les noctambules et autres nyctalopes devaient s\u2019en pourl\u00e9cher les babines. Sans parler de ce qui devait durcir dans leur falzar.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Et toi, \u00e7a ne te faisait pas bander de me voir baign\u00e9e dans le clair de lune face \u00e0 cette vue sublime\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Non, parce que \u00e7a me rend fou lorsque tu te montres nue. Tu t\u2019en fous de notre intimit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Pas du tout. C\u2019est juste naturel. Je me l\u00e8ve, me balade dans mon appartement, je me sens bien, et je pense \u00e0 toutes sortes de choses, sauf au fait que je suis nue et qu\u2019on pourrait me voir. Et si quelqu\u2019un se rince l\u2019\u0153il, tant mieux pour lui. On ne change pas une vieille peau comme moi en un tournemain.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Arr\u00eate de parler de vieille peau parce que tu as vingt ans de plus que moi\u00a0! Ta peau, elle est sublime. Mais j\u2019estime que lorsqu\u2019on est ensemble, elle est pour moi.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Encore un compliment, le deuxi\u00e8me, j\u2019attends le troisi\u00e8me. Si tu avais lu mon livre\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu sais pertinemment que je le lis petit \u00e0 petit, pour bien comprendre. Je lis et relis des passages, je retourne en arri\u00e8re, je le d\u00e9guste, comme ton caf\u00e9 turc, \u00e0 petites lap\u00e9es pour mieux le savourer. Je n\u2019ai lu que quelques livres. J\u2019adore Stefan Zweig que je lis et relis aussi. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je te l\u2019ai d\u00e9dicac\u00e9 il y a une ann\u00e9e avec cette phrase\u00a0: \u00ab\u00a0En esp\u00e9rant savoir ce que tu en penses\u00a0\u00bb. J\u2019attends toujours. Bref, si tu l\u2019avais lu en entier, tu saurais que la nudit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 pour moi une longue et difficile conqu\u00eate. Aussi longue et difficile que celle de la sexualit\u00e9. Accepter le plaisir et assumer mes d\u00e9sirs, juste d\u00e9couvrir mes d\u00e9sirs et le moyen d\u2019arriver au plaisir, cela a \u00e9t\u00e9 un long chemin de croix. Et je ne parle m\u00eame pas de l\u2019orgasme vaginal. J\u2019ai d\u00fb attendre que tu naisses, que tu grandisses, que je puisse te rencontrer, pour le vivre.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Bon, tu vas me raconter encore longtemps toute ta pubert\u00e9, ta sexualit\u00e9, etc.\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Si tu avais lu <i>La B\u00e9ance<\/i>\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Ne recommence pas avec \u00e7a. Tu veux la guerre\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Oui, parfois je veux la guerre, et parfois j\u2019ai des pulsions de meurtre, et parfois j\u2019ai envie de te battre, parce que parfois, ta mauvaise foi et ton lunatisme me tapent sur les nerfs. Oui, moi aussi je suis ombrageuse et je peux devenir violente. Avec les mots et les gestes. Des hommes m\u2019ont battue, moi je les tapais.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">\u00c7a promet. Tu sais tr\u00e8s bien que je ne suis pas un macho. Je ne suis pas violent. Jamais, tu entends, jamais je n\u2019ai frapp\u00e9 une femme ni ne le ferai.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Fi\u00a0! tous les hommes disent \u00e7a. Attends que je te fasse vraiment p\u00e9ter les plombs.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu en meurs d\u2019envie, tu en jouis d\u2019avance. Alors, si c\u2019est ce que tu veux, allons-y\u00a0! La guerre est ouverte.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je reprends avec la nudit\u00e9. Donc j\u2019ai mis des ann\u00e9es pour me sentir bien en \u00e9tant nue et maintenant que j\u2019adore \u00e7a, un petit merdeux comme toi voudrait m\u2019en emp\u00eacher\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Les insultes sont lanc\u00e9es. Tr\u00e8s bien.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Je n\u2019ai pas fini. Mon r\u00eave serait de prendre un taxi. Nue. Mais, pour \u00e7a, il faut \u00eatre soit une top-mod\u00e8le soit une star, sinon tu finis \u00e0 Belle-Id\u00e9e. Non merci. J\u2019ai assez donn\u00e9 avec les cliniques psychiatriques. Je ne suis pas encore une star, mais \u00e7a va venir. Mon prochain bouquin va \u00eatre un best-seller, je le sens. Et alors, je prendrai un taxi. Nue. Avant \u00e7a, je viendrai chez toi nue sous mon manteau de fourrure.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Nue sous ta fourrure, je veux bien, \u00e7a me fait d\u00e9j\u00e0 bander. Mais nue dans un taxi, sans moi. Tu cherches quoi\u00a0? \u00c0 faire la une du <i>Matin\u00a0<\/i>? C\u2019est m\u00e9diocre pour quelqu\u2019un qui se r\u00eave star.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Je veux \u00eatre une star. Fi\u00a0! comme tu dis. Et moi, dans tout \u00e7a\u00a0? Pas une minute tu ne penses \u00e0 moi. Tu es d\u2019une pr\u00e9tention et d\u2019un \u00e9go\u00efsme sans limite.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Pr\u00e9tentieuse\u00a0! \u00c9go\u00efste\u00a0! Et tu pr\u00e9tends m\u2019aimer\u00a0? Je ne vois vraiment pas ce que tu aimes en moi. \u00c0 part mon cul.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Quelle magnifique conne tu fais. Et \u00e9pargne-moi l\u2019\u00e9tymologie du mot con, je la connais. Je ne suis pas aussi ignorant que tu le crois.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Jamais je ne t\u2019ai trait\u00e9 d\u2019ignorant, tu d\u00e9lires. J\u2019adore quand tu me parles de piano, de nature, tu connais des millions de choses que moi j\u2019ignore, justement. J\u2019ai fait des \u00e9tudes et beaucoup lu. Mais, parfois, je me demande \u00e0 quoi \u00e7a me sert. Je suis incapable de r\u00e9citer plus que des bribes de po\u00e8mes ou de Racine, de trouver la bonne citation dans la situation ad\u00e9quate. Je n\u2019ai aucune philosophie de la vie.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Oh l\u00e0 l\u00e0, maintenant, on joue sa modeste, sa petite humble. \u00c7a ne prend pas avec moi, je te connais par c\u0153ur. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">C\u2019est le gros probl\u00e8me avec toi. Quand j\u2019essaye de te confier quelque chose de profond, que je me cache \u00e0 moi-m\u00eame, tu es incapable de comprendre. Je me demande vraiment ce que je fous avec toi, Monsieur le po\u00e8te dont je n\u2019ai toujours pas lu une ligne et qui se revendique l\u2019auteur de ce que j\u2019\u00e9cris.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Probablement parce que tu aimes te faire foutre par moi. Mais je te pr\u00e9viens, \u00e7a risque de ne pas durer. Parce que ta pr\u00e9tention et ton incompr\u00e9hension envers moi, moi aussi j\u2019en ai soup\u00e9. Sans parler de ton alcoolisme. Tu te rends compte que tu as descendu seule une bouteille de vodka depuis le d\u00e9but de la discussion\u00a0? \u00c7a te rend agressive. Voire stupide.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">C\u2019est l\u2019h\u00f4pital qui se fout de la charit\u00e9. Tu as descendu combien de verres de blanc, de ros\u00e9, de rouge et combien de bi\u00e8res\u00a0? Moi au moins je ne fais pas de m\u00e9lange. \u00c9videmment, \u00e0 ton \u00e2ge, on supporte encore. Mais le \u00ab\u00a0stupide\u00a0\u00bb, \u00e7a, mon vieux, enfin mon jeunot, tu vas me le payer.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu meurs d\u2019envie de me gifler, hein\u00a0? Vas-y, assume tes pulsions! Mais apr\u00e8s, je disparais. Pour toujours.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Belle preuve d\u2019amour. Monsieur ne supporterait m\u00eame pas une petite gifle. Alors que toi, tu as l\u2019art de g\u00e2cher nos meilleurs moments. On \u00e9tait si bien, on cr\u00e9ait ensemble, et il faut que tu t\u2019arranges pour que tout toujours vire au pire. Et de \u00e7a, j\u2019en ai marre, tu piges\u00a0? Je n\u2019ai plus la vie devant moi, moi. Et des moments o\u00f9 j\u2019ai vraiment aim\u00e9 la vie, j\u2019en ai eu tr\u00e8s peu.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Voil\u00e0\u00a0! Maintenant, on se victimise, la pauvre petite fille d\u2019une suicid\u00e9e martyris\u00e9e par un macho de p\u00e8re. Il faut que tu te fasses soigner, ma ch\u00e8re. Tu es incapable de vivre l\u2019amour. Tes bouquins ne te servent \u00e0 rien, en effet. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tonne pas qu\u2019\u00e0 ton \u00e2ge tu n\u2019aies pas \u00e9t\u00e9 capable de vivre l\u2019amour. Juste des illusions, des histoires de cul. Tu crois que tous les hommes sont des machos, y compris moi. Tu te pr\u00e9lasses dans la trag\u00e9die et la vodka. Tu fais perdurer le malheur. Tu es incapable de bonheur. Et moi, \u00e7a me gonfle. Malgr\u00e9 ton beau petit cul, eh\u00a0! bien l\u00e0, je me tire. Voil\u00e0 ta derni\u00e8re bouteille de vodka, reste avec elle et ta trag\u00e9die\u00a0! Je te laisse vieillir seule. Comme tu dis, j\u2019ai la vie devant moi et d\u2019autres culs \u00e0 fourrer. Je ne veux pas \u00eatre ravag\u00e9 par tes probl\u00e8mes et les comptes que tu r\u00e8gles avec et via les hommes. Ciao\u00a0! Ravi de t\u2019avoir connue. Et lorsque tu appara\u00eetras nue en une du <i>Matin<\/i>, je rirai et dirai \u00e0 tout le monde qui tu es vraiment.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Mais reste l\u00e0, esp\u00e8ce de l\u00e2che\u00a0! Tu veux quitter la sc\u00e8ne\u00a0? Tu crois que tu vas t\u2019en tirer comme \u00e7a\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Elle court, le plaque contre le mur et le gifle. Violemment. Lui reste immobile, puis esquisse un sourire.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Tu as eu ce que tu voulais\u00a0? Je t\u2019ai permis d\u2019assouvir tes pulsions\u00a0? Maintenant on peut changer de sc\u00e8ne. C\u2019est l\u2019alcool qui nous a mis dans cet \u00e9tat. Tu sais tr\u00e8s bien que toi vivante, jamais je ne te quitterai. Viens\u00a0! On retourne dans la cuisine, et tu me fais un caf\u00e9 turc comme une bonne Yougo.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Elle, elle est rest\u00e9e fig\u00e9e, effray\u00e9e par sa propre violence. Comment ont-ils pu en arriver l\u00e0\u00a0? Elle ne voulait pas \u00e7a, surtout pas avec lui, le premier homme qu\u2019elle aime vraiment, mais comment a-t-elle pu, \u00e7a doit \u00eatre vrai, toutes les rousses sont des sorci\u00e8res, elle est une sorci\u00e8re, elle se hait mais se laisse entra\u00eener par lui. Sans piper mot, elle va lui faire son caf\u00e9 et tout reviendra, l\u2019harmonie, la confiance, l\u2019amour, il ne s\u2019est rien pass\u00e9, un orage dans un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9, il est ombrageux, elle est violente, elle le sait, une vraie Yougo, elle pourrait tuer, en fait, elle cherche la mort, sa propre mort, depuis longtemps, mais la mort lui a toujours \u00e9chapp\u00e9, sa mort \u00e0 elle, pas celle de ses proches, combien d\u2019amis a-t-elle perdus depuis la mort de sa m\u00e8re, mais la mort ne veut pas d\u2019elle, pas encore. Elle ne veut plus d\u00e9truire, elle se tait, fait le caf\u00e9 turc, le caf\u00e9 de la paix, comme dans la tradition, et apr\u00e8s tout ira bien, elle sera de nouveau avec son amour, le premier de sa vie, le dernier aussi, elle le sait, s\u2019il la quitte, elle se suicide. Et cette fois, elle ne se ratera pas. La mort voudra d\u2019elle.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Elle fait monter trois fois le caf\u00e9. Lui la fixe, il ne voit que son dos. Elle se retourne en souriant, lui verse son caf\u00e9, se penche pour l\u2019embrasser, il la serre contre lui. D\u2019une main, il saisit le couteau rest\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa bi\u00e8re, de l\u2019autre, il la prend par la taille, la renverse dans un mouvement de tango qu\u2019ils avaient moult fois esquiss\u00e9. Et il transperce sa mince poitrine de sa lame ac\u00e9r\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Puis il d\u00e9guste \u00e0 petites gorg\u00e9es son caf\u00e9 turc, le meilleur qu\u2019elle lui ait jamais confectionn\u00e9. Il contemple son corps v\u00eatu d\u2019un seul soutien-gorge et d\u2019un shorty, comme il aime ces dentelles noires sur sa peau si claire. Ses yeux \u00e0 elle sont toujours ouverts sur une question sans fin, lui, il lui sourit, tandis qu\u2019un filet de sang carmin s\u2019\u00e9panche sur le sol blanc de la cuisine entourant petit \u00e0 petit ses pieds nus\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Gen\u00e8ve, avril \u2013 mai 2012<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\">\n<p class=\"p3\" style=\"text-align: center;\">Nouvelle publi\u00e9e dans le recueil\u00a0<em>L\u00e9man noir<\/em>, BSN Press, 2012<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lecourrier.ch\/104143\/honneur_au_noir\">Critique\u00a0<\/a><em><a href=\"https:\/\/www.lecourrier.ch\/104143\/honneur_au_noir\">Le Courrier<br \/>\n<\/a><\/em><a href=\"http:\/\/le-pays-de-souram.over-blog.com\/article-leman-noir-hyde-en-nous-la-face-obscure-de-l-humanite-arrimee-au-lac-de-geneve-113081812.html\">Critique blog<em>\u00a0Le Pays de Souram<\/em><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Guillaume et sa nuit sans sommeil au Grand H\u00f4tel du Lac En \u00e9quilibre instable sur les rochers, il s\u2019\u00e9loigne de l\u2019H\u00f4tel. 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