{"id":486,"date":"2017-08-21T14:17:34","date_gmt":"2017-08-21T12:17:34","guid":{"rendered":"http:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=486"},"modified":"2017-08-21T14:17:34","modified_gmt":"2017-08-21T12:17:34","slug":"nostalgija-cafe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sandrinefabbri.com\/?p=486","title":{"rendered":"Nostalgija Cafe"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\" style=\"text-align: center;\">Elle est assise l\u00e0, elle ne sait plus depuis combien de temps. Ni comment, exactement, elle est parvenue jusqu\u2019ici. Elle n\u2019a pas desserr\u00e9 son imper. Elle se passe les mains, l\u2019une sur l\u2019autre, comme une caresse, inconsciente. Parfois, elle \u00e9teint en les recourbant, les brisant, de longues et fines cigarettes am\u00e9ricaines apr\u00e8s quelques bouff\u00e9es. Sur le filtre, le rouge presque brun de ses l\u00e8vres. Elle est l\u00e0, elle est enti\u00e8rement, purement l\u00e0. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle ne fait rien d&rsquo;autre qu\u2019\u00eatre l\u00e0 avec elle-m\u00eame, comme d\u00e9tach\u00e9e de tout ce qui l\u2019entoure, suit son cours. Apr\u00e8s, apr\u00e8s seulement, elle pourra aller soit \u00e0 droite, soit \u00e0 gauche. Pour l\u2019heure, sa vie est suspendue.<\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">L\u2019entourent les images d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 devenue fiction. Les images concr\u00e8tes d&rsquo;un socialisme florissant happ\u00e9, d\u00e9truit, liquid\u00e9 abruptement. Du jour au lendemain. Ou, du moins, c\u2019est ainsi qu&rsquo;elle l\u2019a v\u00e9cu, elle, comme la plupart de ses proches qui, jusqu\u2019au dernier jour, jusqu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re balle tir\u00e9e n\u2019ont pas voulu croire le pire possible. N\u2019ont pas voulu croire qu\u2019en une fraction de seconde, la r\u00e9alit\u00e9 devient fiction \u2013 alors que oui, il y a eu la Slov\u00e9nie, la Croatie\u2026 Mais bon, tant que ce n\u2019est pas chez soi, dans son pays, sa ville, sa rue, sa maison, on reste, on s\u2019obstine, cela n\u2019arrive qu&rsquo;aux autres<\/span><span class=\"s2\">. <\/span><span class=\"s1\">Elle se rappelle Brecht\u00a0: \u00ab\u00a0Et lorsqu\u2019ils sont venus frapper chez moi, il n\u2019y avait plus personne pour s\u2019inqui\u00e9ter.\u00a0\u00bb On a beau avoir lu Brecht, cela ne change rien.<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Cette r\u00e9alit\u00e9 devenue fiction, elle est maintenant autour d\u2019elle, d\u00e9ploy\u00e9e sur les murs, offerte comme un livre d&rsquo;images. Tito et son sourire souverain, Tito dans son costume blanc de mar\u00e9chal, les manchettes de journaux le jour de sa mort, ce 4 mai 1980. Et, pubs encadr\u00e9es ou objets manufactur\u00e9s expos\u00e9s, les cigarettes Drina, les chewing-gum Bazooka, la Badel \u0160ljivovica, tous ces objets valeureusement, h\u00e9ro\u00efquement confectionn\u00e9s dans les usines dites autog\u00e9r\u00e9es, oui, une belle utopie. Une industrie qui a fonctionn\u00e9 vaille que vaille gr\u00e2ce aux pr\u00eats faramineux \u2013 le fameux charisme de Tito, la chance d\u2019\u00eatre entre les deux blocs en pleine Guerre froide \u2013, une \u00e9conomie qui a m\u00eame apport\u00e9 le bonheur d\u2019une presque soci\u00e9t\u00e9 de consommation jusqu\u2019\u00e0 l&rsquo;inflation infinie, le d\u00e9but de la fin.<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Elle pense \u00e0 son fils, rest\u00e9 dans la ville amput\u00e9e, qui n\u2019a pas la m\u00e9moire de ce pass\u00e9, pour qui tout cela ne sera jamais, vraiment, qu\u2019un livre d&rsquo;images. Quel lien aura-t-il dans dix ans, dans vingt ans, avec ce qui a baign\u00e9 son enfance, son adolescence, ce qui a baign\u00e9 sa vie \u00e0 elle jusqu\u2019\u00e0 cette premi\u00e8re balle tir\u00e9e\u00a0? Il faudra tout lui expliquer, ce que \u00ab\u00a0Yougoslavie\u00a0\u00bb veut dire, qu&rsquo;on a parl\u00e9 ce qu&rsquo;on a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0serbo-croate\u00a0\u00bb, qu\u2019il y a eu des camps de concentration tout pr\u00e8s de chez lui, \u00e0 la fin du 20<\/span><span class=\"s3\"><sup>e<\/sup><\/span><span class=\"s1\"> si\u00e8cle\u2026 Elle a froid, resserre un peu plus son imperm\u00e9able sur sa poitrine.<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Elle se prend \u00e0 penser aux femmes de Bilal, athl\u00e9tiques et sensuelles, tristes et aventureuses, aventureuses parce que nostalgiques de quelque chose de d\u00e9finitivement perdu, et alors, et alors elles fuient, toujours plus loin, se fuient elles-m\u00eames, s\u2019oublient dans des bras \u00e9ph\u00e9m\u00e8res\u2026 Et si elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait que l\u2019une de ces h\u00e9ro\u00efnes de papier bross\u00e9es \u00e0 coups de traits fr\u00e9missants et que toute cette destruction, cette ville devenue surr\u00e9aliste parce que d\u00e9figur\u00e9e, tranch\u00e9e, mutil\u00e9e n\u2019appartenait qu\u2019\u00e0 l&rsquo;imagination d&rsquo;un faiseur de science-fiction\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Non. Elle ne sera pas une h\u00e9ro\u00efne de science-fiction. Non, elle ne sera pas, elle aussi, embarqu\u00e9e dans une fuite sans fin. Elle a d\u00e9cid\u00e9. Elle a enfin formul\u00e9 ce d\u00e9sir rest\u00e9 jusque-l\u00e0 obscur, la laissant en vacance, en suspens \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Non, elle n\u2019est pas venue au Caf\u00e9 Nostalgija en guise de m\u00e9lancolique r\u00eaverie autour d\u2019un, deux \u2013 combien, d\u00e9j\u00e0\u00a0? \u2013 verres de Pro\u0161ek. En guise de derni\u00e8re \u00e9tape avant la fronti\u00e8re. Non. Ou plut\u00f4t oui. Elle la passera, la fronti\u00e8re. Mais elle tournera le dos \u00e0 la fronti\u00e8re vers la libert\u00e9 pour s\u2019en retourner par le m\u00eame chemin qui l\u2019a amen\u00e9e ici. Elle reprendra en sens inverse ce luxueux bus slov\u00e8ne qui lui a fait traverser de nuit toute la Bosnie, une nuit \u00e9maill\u00e9e de r\u00e9veils hallucin\u00e9s, de visions lunaires, la forteresse turque de Travnik, les chutes scintillantes de Jajce, les chemin\u00e9es des usines sid\u00e9rurgiques br\u00fblant sous le ciel \u00e9toil\u00e9\u2026 Oui, elle reprendra le m\u00eame bus absurdement vaste et tournera le dos \u00e0 cette autre fronti\u00e8re, \u00e0 cet homme qui l\u2019attend, l\u00e0-bas, elle et son enfant, elle et son histoire, elle et sa douleur. Elle franchira les nouvelles fronti\u00e8res dress\u00e9es sur les d\u00e9combres du pays qui n\u2019existe plus. Elle retournera dans la ville amput\u00e9e, encercl\u00e9e de ses collines, \u00e0 la merci des snipers tapis dans l\u2019ombre pour que son fils ne danse pas sur du vide. Pour que tout ne soit pas englouti par la fiction \u2013 si proche du mensonge. Pour qu\u2019elle ne soit pas condamn\u00e9e \u00e0 amener son fils ici, au Caf\u00e9 Nostalgija, pour que ce ne soit pas, ici, la derni\u00e8re incarnation d&rsquo;un pays englouti.<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Une lumi\u00e8re crue la ram\u00e8ne violemment \u00e0 la brutalit\u00e9 de ce moment blafard o\u00f9 il faut sortir de soi, interrompre ces divagations int\u00e9rieures qui happent, pr\u00e9servent, soustraient. Elle allume une cigarette, remonte le col de son imperm\u00e9able et passe le seuil. Mince, si mince silhouette \u00e9vanescente qui se d\u00e9tache en clair dans la nuit.<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\">\n<p class=\"p5\" style=\"text-align: center;\"><span class=\"s1\">Z\u00fcrich, janvier 2002<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est assise l\u00e0, elle ne sait plus depuis combien de temps. Ni comment, exactement, elle est parvenue jusqu\u2019ici. 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